Au lendemain de la Grande Guerre, la rancœur est tenace entre les anciens belligérants.

Image extraite du filmLe 26 février 1919 les exploitants français de salles de cinéma s’engagent à ne projeter aucun film allemand ou autrichien pendant quinze ans. Deux ans plus tard, ce boycott est toutefois levé grâce à la curiosité des cinéphiles et au mercantilisme des exploitants soucieux de remplir leurs cinémas.

La sortie en France du Cabinet du Docteur Caligari crée l’évènement. Avant même sa projection, la presse spécialisée se divise sur ce film étonnant, certains critiques saluant une œuvre d’art novatrice tandis que d’autres vilipendent cette énième manifestation de l’esprit dégénéré du boche et de sa « Kultur ».

Le scénario écrit par Carl Mayer (également scénariste du Dernier des hommes, de Tartuffe et de L’Aurore) et le poète Hans Janowitz, déroute le spectateur avec sa fête foraine, son docteur démoniaque et son fantomatique somnambule qui prédit la mort d’un jeune étudiant. Un drôle « manège » à travers lequel les scénaristes dénoncent l’autoritarisme d’un pouvoir étatique qui transforme les hommes en automates. Dans le passionnant ouvrage De Caligari à Hitler, une histoire psychologique du cinéma allemand, Siegfried Kracauer s’interroge d’ailleurs sur les signes annonciateurs de la montée du nazisme dans le cinéma allemand des années 1920. Parmi les films qu’il étudie, Caligari occupe une place centrale.

Les décors géométriques d’Hermann Warm, Walter Röhrig et Walter Reimann, avec leurs lignes brisées donnent la berlue au spectateur et remplissent l’objectif que leurs créateurs s’étaient fixé : « Les films doivent être des dessins vivants ». Ces installations sont le fruit de nombreux croquis préparatoires, souvent superbes, comme on peut s’en faire une idée dans l’ouvrage Le cinéma expressionniste allemand : splendeur d’une collection disponible à la MDJ.

Affiche du filmLe jeu exacerbé des acteurs est un dernier atout. A la sortie du film, Louis Delluc rend hommage au talent de Werner Krauss qui interprète le maléfique Docteur, et aujourd’hui, Johnny Depp reconnaît l’influence de Conrad Veidt (le somnambule Cesare) sur son jeu, notamment dans ses collaborations avec Tim Burton (Edouard aux mains d’argent, Sleepy Hollow...).
Le 6 janvier 1922, Krauss et Veidt font la couverture de l’hebdomadaire d’avant-garde Cinea dirigé par Louis Delluc avec deux encarts qui en disent long sur le chauvinisme ambiant : « Ayez pitié des beaux films, même étrangers » ; « N’acclamez pas trop les mauvais films, même français ».

Film culte aujourd’hui, Caligari a grandement contribué à la réintroduction du cinéma d’outre-Rhin en France et plus largement à la reconnaissance du cinéma comme art sur le plan international. Il a eu une influence déterminante sur le cinéma allemand des années 20, puis sur le film noir américain... jusqu’aux réalisations les plus récentes. Il a peut-être même inspiré la haute couture puisque c’est le film préféré de Karl Lagerfeld et la littérature lui est également tributaire, des auteurs comme Steven Milhauser et Simon Liberati chérissant à coup sûr cette œuvre esthète et décadente.

 

 

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